Jack
1.
Il se réveilla et comme à son habitude, resta quelques minutes dans ses plumes, à regarder le plafond. La blancheur de celui ci lui brûlait la rétine à tel point qu'il ne pouvait pas garder ses yeux ouverts trop longtemps et qu'il faisait de longs clignements réguliers pour passer cette douleur comparable à celle du premier regard d'un nouveau né sur le monde. Curieusement, l'idée de se sentir tel un nouveau né ne le choquait pas.
C'était un peu vrai ce matin là. Jack n'avait plus foi en rien ce jour du 2 mai 2009. Comme l'enfant qui vient de naître et ne saît rien, ne croît en rien, ne comprend rien. Il était vierge de tout. Nu dans son lit. Et tout ce en quoi il avait pû croire avait été effacé, soufflé comme de la poussière sur un vieux meuble. Il se rendit compte que ses yeux pouvaient voir distinctement et sans douleur. Il regarda donc à droite puis à gauche. Il vit d'abord sa table de nuit bleue et blanche, avec son réveil-lampe clignotant sur 08h11, ainsi que son verre d'eau encore rempli dessus, puis à gauche le mur et son vieux papier peint arraché par endroits.
Il se leva péniblement et se posa dans son fauteuil pour regarder par la fenêtre. Il vit les ouvriers chinois qui bossaient déja sur le chantier de la tour d'en face. Il montaient de grands tubes et des blocs de béton à l'aide d'un treuil, tout en hurlant pour se faire entendre dans tout ce brouhaha. Jack lui n'entendait rien. Cela faisait presque un an qu'il avait enfin pû se payer le double vitrage et l'isolation phonique de son appartement. Le meilleur investissement qu'il ait jamais fait. Il n'avait pas imaginé en s'installant dans ce building, que les bruits de la rue l'atteindraient depuis les 30 étages qui le séparaient du sol et surtout il n'avait pas imaginé que quelques mois après son déménagement, on commencerait en face de sa tour, la construction d'une nouvelle tour de la compagnie MUSE. A vrai dire, il s'y était fait en fin de compte, et cela lui apportait plein d'avantages : peu de gens rôdaient près de sa tour, à cause du bruit et des véhicules de travaux qui encombraient les rues, transformant le coin en chantier. Il s'y sentait donc en sécurité. Cela lui permettait aussi de ne jamais inviter personne chez lui, pretextant les travaux et leurs nuisances pour s'excuser. Cela faisait de cet appartement son vrai repère, son lieu d'intimité inviolée, le reflet immobilier de sa personnalité, n'ayant pas eu à subir l'influence de quelqu'un d'autre.
2.
« Je ne me suis jamais autant senti seul que lorsque je ne le suis pas », se répétait-il en boucle, inlassablement - comme un disque dont le son serait enrayé, un ancien vinyle abîmé qui répète, répète, répète, toujours les mêmes sons, les mêmes mots, de la même façon, sans jamais ne rien changer. Jack n'aimait pas tellement le changement, à vrai dire ce mot ne lui parlait pas beaucoup, puisque pour modifier quoique ce soit, encore faut-il avoir commencé quelque chose.
Pourtant, ce matin un peu plus que les précédents, une force quelconque, inconnue, innommable, le poussait à croire qu'il allait débuter quelque chose. Quoi ? Non mais honnêtement, c'est peu crédible. Jack, nu comme un nouveau-né, dans son appartement aux airs de chambre d'hôpital, qui se découvre en se regardant dans une cuillère de métal, et qui se dit qu'il (y) a bien quelque chose à faire. Lui-même prenait conscience de l'absurdité de sa situation, et accessoirement, du fait qu'il n'avait pas même pensé à s'acheter un miroir. Deux ans qu'il vivait dans cet appartement, deux longues années pour se rendre compte qu'il ne se regardait plus ; ou alors dans la porte vitrée qu'il poussait pour entrer dans le café de la rue d'en face, ou alors dans les lunettes de soleil de sa collègue Nathalie, ou alors parfois, quand il avait plu, il voyait son reflet indistinct dans de minuscules mares. Autrement, il y avait cet instant précis, où il contemplait son visage torturé dans le couvert qui lui servait à contenir ses corn-flakes.
« Comment est-il possible, tout en ne prêtant pas attention aux autres, de se désintéresser autant de soi-même ? » Il ne fallut pas davantage de temps à Jack pour comprendre ce qu'il était censé commencer : quelque chose, n'importe quoi.
3. Il commença par s'habiller (c'était déja pas mal). Il se prépara et sortit de chez lui après les 1mn32 d'ascenseur habituelles. Il pleuvait un peu et le monde entier avait l'air d'être gris. Il entra dans sa voiture garée non loin de là et fut réveillé par le ressort du siège qui une fois de plus lui avait éraflé la fesse gauche. Il conduisit sur les 6 km qui le séparait de son travail sans musique, sans pensée, tel un robot chauffeur d'un roman de science-fiction.
Lorsqu'il arriva au travail, il dit bonjour à Clarisse au guichet, comme d'habitude, alla au vestiaire et se changea, comme d'habitude, puis rentra dans son "bureau". Son "bureau", c'était cette grande pièce froide, gelée, aux murs incrustés de tiroirs. Il lut le titre du dossier qu'il avait laissé hier soir sur la table pour aujourd'hui :
"Melissa ..." souria-t-il.
Il pris le dossier sous le bras en chantant intérieurement la chanson "Sweet Melissa" de The Allman Brothers Band. Rien de plus américain ! Il regarda l'encoche du dossier et y lu le nombre 14. Il aperçut son badge sur la table. C'est donc ici qu'il l'avait perdu ! Il essuya une petite tâche de sang coagulé qui le défigurait sur la photo, et l'attacha au rabat de son col de blouse. Jack Deahresare y était inscrit en lettres bleues marine.
Il se dirigea vers un des compartiments tiroirs sur son mur, sur lequel était inscrit le nombre 14, tout en allumant la radio avec sa petite télécommande qui ne quittait jamais le poche de sa blouse. Il ouvrit le compartiment en lisant le dossier : Accident du travail.
Il ouvrit le sac qui se trouvait dans le tiroir et s'apprêtait à dire : "Hey Sweet Melissa ! ", comme dans la chanson. Mais il ne put pas le faire. A la place il sursauta quand quelque chose d'assez lourd lui tomba sur le pied.
"Et merde ..."
Il ramassa le bras de Melissa et le posa sur le bord du compartiment, puis la regarda.
Melissa avait été obèse (c'est pour ça que son bras avait fait si mal à Jack). Il commença à examiner son cadavre tout en sifflotant joyeusement l'air de la chanson. Plus tard il le nettoierait, l'embaumerait et le maquillerait.
Car c'était son travail.
...